interview 2
© DR

Vainqueur au Mans en 2010 et 2013 dans deux catégories différentes, Nick Leventis dirige aujourd’hui l’une des plus importantes écuries en sport d’endurance, Strakka Racing, et s’investit énormément dans la formation de jeunes pilotes. Rencontre avec un gentleman driver toujours à la recherche de performance. Par Patrick Guérinet

Interview de Nick Leventis, Gentleman driver

Vous avez commencé votre carrière sportive en tant que descendeur en ski alpin. Qu’est-ce qui vous a amené au sport automobile ?

Nick Leventis : J’ai été victime d’une grave blessure au dos lors d’un entraînement de pré-saison en France, à Tignes. Cet incident malheureux a ouvert la voie à quelque chose d’encore plus important. Cela montre que dans la vie,il ne faut jamais cesser de poursuivre ses rêves. Si un de vos rêves s’écroule, cela ne veut pas dire que tout s’arrête et qu’il n’y a pas autre chose qui vous attend.

Cette chose «encore plus grande», c’est Strakka Racing, votre bébé. Comment est née cette écurie et quelles sont les principales différences avec les autres équipes ?

Strakka Racing est née de la volonté de créer ma propre écurie pour participer à des courses internationales. Au fil des ans, cela s’est transformé en plusieurs voitures inscrites dans différentes catégories de sport automobile international de haut niveau. Ce qui selon moi fait la différence entre Strakka et beaucoup d’autres équipes, c’est le côté familial; nous n’avons jamais vraiment perdu ce sentiment d’être une petite famille, même si nous sommes devenus une organisation fortement soutenue par les constructeurs. Les partenariats que nous avons pu nouer avec différents constructeurs au fil des ans n’ont en rien impacté notre désir de conserver des valeurs familiales. Et je pense que cette atmosphère se retrouve dans l’équipe, ainsi que dans l’énergie générale que nous mettons en course.

Pourquoi vous être plus tourner vers l’endurance que la vitesse ?

Pour moi, chaque course est un défi en soi, parce que plus vous faites d’efforts et de travail en équipe, plus vous avez de chances d’obtenir des résultats. Je pense que cela est amplifié en course d’endurance car la marge de scénarii potentiellement hors de contrôleest plus longue. Par exemple, si on compare les disciplines, vous pourriez courir toute une saison de F1 rien que le temps d’une course des 24 Heures du Mans. L’ampleur et l’effort qu’il faut fournir pour terminer une course d’endurance, sans parler d’obtenir un bon résultat, est un exploit incroyable en soi. Il en va certes de même pour gagner des courses de sprint, c’est juste très amplifié en endurance. Et c’est a qui me plaît.

interview 2

Quelle est votre voiture préférée, et votre circuit préféré ?

Avant d’être impliqué avec Mercedes AMG, je l’étais avec HPD (Honda Performance Development) dans le prototype Le Mans (LMP2), probablement l’une de mes voitures préférées à conduire. Au Mans en 2010, lorsque nous avons remporté la victoire, cette voiture a été incroyablement rapide et nous avons été en mesure de surpasser de nombreuses voitures d’usine LMP1 à l’époque. Maintenant, je dois reconnaîtreque la Mercedes AMG GT3 que je pilote actuellement en compétition est une voiture fantastique et je suis très fier de faire partie de la famille Mercedes AMG. Mes circuits préférés sont Le Mans, Suzuka, au Japon, qui est tout à faitadapté à la GT3, et Kyalami, en Afrique du Sud, où nous irons courir l’année prochaine.

Quelle a été votre course la plus difficile ?

La victoire au Mans en 2013 en LMP1 Privés. Je venais de perdre un ancien coéquipier et ami à la suite d’un accident, et c’est ça qui m’a motivé à rester dans la course et à continuer à performer à monmeilleur niveau. C’était donc une course incroyablement émouvante. La victoire a été, bien sûr, une bénédiction, mais les célébrations ont bien sûr été ternies par cet évènement tragique.

Décrivez-nous Le Mans en cinq mots.

Énergie, Endurance, Concentration, Pilotage, Passion

Comment vous sentez-vous pendant et après chaque course ?

En général, plutôt bien. C’est un domaine auquel je consacre per-sonnellement beaucoup de temps et d’énergie pour rester en forme. Dans la voiture que je pilote actuellement, l’AMG GT3, les tempéra-tures dans le cockpit sont vite très élevées dans les pays chauds. Cette année, à Suzuka, nous avons eu des températures am-biantes d’environ 55 à 60 degrés. Il est très dur de piloter à un ni-veau très physique pendant des relais d’une à deux heures. C’est pour ces raisons que j’ai mis en place le programme Strakka Perfor-mance qui m’aide, ainsi que les mécaniciens et tous les autres pi-lotes, à atteindre des performances optimales, avec beaucoup de préparation au niveau de la condition physique, de l’entraînement et de la récupération.

Pouvez-vous nous en dire plus sur Strakka Performance ?

C’est une branche de Strakka Racing qui se concentre principale-ment sur la performance et la formation de pilotes d’élite. Je voulais créer un véritable environnement sportif d’élite où les athlètes peu-vent venir et s’immerger dans le meilleur environnement d’entraîne-ment possible. La différence, c’est qu’il ne s’agit pas seulement d’entraîner le corps, nous nous concentrons aussi sur la capacité de récupérer rapidement et de tirer le meilleur parti de votre entraî-nement physique, mais aussi sur les outils pour développer le men-tal nécessaire au plus haut niveau du sport. C’est ce qui, à mon avis, rend notre centre différent, car c’est vraiment un lieu où vous pourrez développer votre esprit et votre corps dans un environne-ment loin des regards indiscrets et des médias. Un espace pour se concentrer uniquement sur votre amélioration. Pour l’instant, nous sommes présents uniquement au Royaume-Uni, ce qui simplifie l’accès à l’équipe Strakka Racing, mais nous avons des projets de déménagement à Monaco et d’expansion dans le sport d’élite en général.

interview 2

Parlons performances, justement. Qu’est-ce qui vous motive en-core ?

J’ai été ravi de remporter le Championnat d’Europe d’Endurance Blancpain GT cette année, ça signifie beaucoup et c’est un pas dans la bonne direction. Il y a encore quelques grandes courses qui sont sur notre liste de victoires à remporter, comme les 24 Heures de Spa, les 12 Heures de Bathurst et les 10 Heures de Suzuka. J’adorerais obtenir un bon résultat au général à ces quelques courses, et si nous y parvenons, ce sera un exploit gratifiant pour l’équipe.

Vous avez canalisé votre adrénaline pour aider de bonnes causes. Quelles sont vos motivations ?

Aider les autres est quelque chose qui me tient beaucoup à cœur. Je le fais actuellement à plusieurs niveaux. Tout d’abord avec l’aide aux enfants, particulièrement en Bulgarie. Certaines des personnes qui me sont très proches sont d’origine bulgare, et être capable de leur rendre quelque chose et de créer des opportunités par le sport est vraiment important pour moi. Mais cela ne se limite pas à la Bul-garie, des enfants de Birmanie et de Thaïlande ont déjà bénéficié de ces projets dans le passé. L’autre cause qui me tient à cœur, c’est d’aider les jeunes pilotes dans une industrie qui coûte très cher. Il est pour moi très important de soutenir les jeunes talents et de leur donner l’occasion de briller.

La course peut-elle servir de leçon de vie ?

D’une certaine façon, oui, par son approche mentale générale. Plus vous travaillez, mieux vous vous en sortez. Si vous pouvez maximi-ser toutes les occasions qui sont sous votre contrôle et obtenir le meilleur rendement possible, quel qu’en soit le résultat, je pense que vous savez que vous y êtes parvenu. Parfois, les choses échappent à votre contrôle, mais vous pouvez influencer fortement ce résultat en optimisant et en maximisant vraiment tout ce qui est sous votre contrôle.

Quel est votre regard sur la F1 aujourd’hui, et son avenir ?

J’ai grandi à deux pas du circuit GP de Silverstone, en Grande-Bretagne, j’ai donc baigné dans le milieu de la Formule 1, son histoire, et j’en suis un grand supporter. Je pense que les voitures actuelles, avec leur format de moteur, ne sont probablement pas les plus excitantes à regarder et à entendre. Fondamentalement, j’espère que nous assisterons à une révolution qui permettra à un plus grand nombre d’équipes de s’affronter sur un pied d’égalité, comme en Formule E ou en GT, où plusieurs constructeurs sont directement en compétition pour la victoire.

Verra-t-on un jour Strakka Racing en F1 ?

Malheureusement non, car les budgets de la F1 sont hors de notre portée.

interview 2

Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui se lance dans la course automobile ?

Je pense que le meilleur conseil que je puisse donner à quiconque dans le sport automobile est de ne jamais cesser d’y croire. On aura beau vous dire que vous ne pouvez pas ou ne devriez pas vous lancer, que cela exige beaucoup de financement, de sacrifices, je suis fermement convaincu que si quelque chose doit arriver, cela arrivera. Il y a des possibilités qui s’offrent à nous, et il faut continuer à se battre et à rêver.

Que recherchez-vous chez les jeunes talents en tant que mentor ou coach ?

Un package. Très souvent, les gens ne recherchent qu’un bon chrono au tour. Je suis personnellement plus intéressé par un package global, la personnalité et un bon état d’esprit. Je crois que l’état d’esprit est la clé de tout artiste de haut niveau et c’est quelque chose que j’ai personnellement appris en étant relativement inexpérimenté. Si vous êtes capable de concourir à un niveau d’élite avec un état d’esprit sain, vous pouvez réaliser tout ce que vous voulez. C’est quelque chose qui ressort vraiment actuellement chez les jeunes talents avec lesquels je travaille, et ils ont un état d’esprit incroyablement bon. Ils ne gagnent peut-être pas tout en ce moment, mais leur état d’esprit dans et hors du circuit est quelque chose qui mérite vraiment d’être félicité et je suis sûr qu’un jour cela se trans-formera en excellents résultats.

Quelle est selon vous l’erreur la plus courante commise par tous les jeunes conducteurs ?

Je pense que l’excès d’ego est un danger pour tout être talentueux. On l’apprend en prenant de l’âge et de l’expérience. L’ego ne peut être que votre plus grand ennemi.

Quels sont les projets de Strakka Racing ? Quelle est votre pro-chaine étape ?

Actuellement, nous avons signés avec Mercedes AMG, nous participons à l’Intercontinental GT Challenge à travers le monde et au championnat européen Blancpain GT. Pour l’instant, c’est là-dessus que nous sommes concentrés. Nous venons de remporter le championnat Pro-Am avec la voiture 42, et nous espérons répéter la chose et essayer de gagner en catégorie Pro et également remporter la Coupe Intercontinentale. Ce sont les buts actuels de l’équipe.

Vous avez arrêté de piloter cette année. C’était une décision difficile ?

Oui, car je suis encore assez en forme physiquement pour piloter, mais ce choix correspond à un changement dans mes priorités, et cela me donne une image beaucoup plus claire des sacrifices que j’ai faits dans d’autres aspects de ma vie. J’ai eu la chance de pou-voir travailler là-dessus avec mon coach, qui est lui aussi un ancien athlète, et qui me comprend. L’essentiel pour un athlète, quel que soit le sport qu’il pratique, c’est d’avoir une vision claire et nette de ce qu’il fait, d’avoir un but pour chaque chose qu’il entreprend. Cela simplifie vraiment la vie. Quand vous devez décider de votre participation ou non à un événement, la question que vous devez vous poser est : est-ce que cela me rendra meilleur dans mon art ? Si la réponse est oui, alors faites-le ; si c’est non, alors ne le faites pas. Mais lorsque vous prenez votre retraite, vous perdez cette clarté et tout devient beaucoup plus complexe. La chose la plus importante quand on fait la transition entre le sport et autre chose, c’est de faire une introspection, d’essayer de trouver ce qui est vraiment important pour soi, au fond de soi.

Et pour vous, c’est… ?

Pour moi, c’était la famille et aider les autres athlètes à réaliser leur potentiel. J’ai deux fils, Marley et Zion, et en y repensant, j’ai déjà perdu tant de temps avec eux. Je les emmenais aux week-ends de courses avec moi, mais je passais ensuite tout le temps à l’écart d’eux, car je me remettais de ma séance de pilotage ou entrais en préparation pour le prochain relais. Je me concentrais trop sur moi-même. Maintenant, je peux vraiment me concentrer sur le fait d’être là pour eux, d’explorer leurs centres intérêts et d’être pleinement avec eux.

A bientôt 40 ans, vous affichez une forme physique impressionnante. Quel est votre secret ?

J’ai toujours considéré le côté préparation physique au pilotage comme très important. Je suis fier d’être en grande forme physique. En cours de route, j’ai eu beaucoup d’entraîneurs, et j’ai fait beau-coup d’erreurs, ce qui m’a donné l’impression d’avoir beaucoup ap-pris, même ce qu’il ne faut pas faire. C’est d’ailleurs aussi en partie de désir de transmettre ma sagesse à la prochaine génération et de les aider à réaliser leur potentiel, et surtout de ne pas avoir à subir les mêmes erreurs que moi, qui m’a poussé à développer mon centre de performance.