Le jour d’après

Une semaine durant, vivez au jour le jour la course de Patrick Guérinet, rédacteur en chef de Coach Magazine, embarqué sur « la course la plus dure du monde », 227 km en 6 étapes en plein désert marocain en auto-suffisance alimentaire. Après avoir jeté l’éponge (sèche, archi-sèche) au 150e kilomètre, vient le temps d’un premier bilan.

Si j’avais su…

Il est 23h lorsque le 4X4 de l’organisation me pose au CP4, où je suis immédiatement pris en charge par les responsables qui me signifient la procédure pour les abandons. En gros, je peux aller dormir sous une tente, on ne pliera bagages que demain vers 7 heures du mat, pour rejoindre le bivouac, signer les papiers, et organiser le rapatriement vers Ouarzazate, où j’attendrai jusqu’à samedi soir l’arrivée des finishers. Je regarde autour de moi, à la lumière des projecteurs, les corps fatigués des concurrents encore en course qui traînent d’une tente à l’autre, cherchant une petite place pour s’allonger, manger et dormir un peu avant de repartir. Welcome to Zombiland. Une gentille organisatrice m’accompagne vers une tente berbère un peu à l’écart, où sont allongés 2 corps immobiles, et m’indique que je peux m’installer là, qu’il va y avoir un peu de passage jusqu’à 4 heures du matin, mais que je devrais pouvoir me reposer. Comment ça 4 heures du matin ??? La barrière horaire n’est pas fixée à 1 heure ??? Je pose mon sac, sors le road book, et à la lueur de la frontale prends conscience de mon erreur. Ou plutôt de MES erreurs : d’abord, il n’a jamais été question de virer à gauche, la trace d’hier était toute droite, jusqu’au CP4, donc je pouvais toujours chercher désespérément des lumières sur la gauche, il n’y en avait pas. Ensuite mon 1 heure du matin, c’était l’heure limite d’arrivée au CP4, mais les concurrents avaient ensuite jusqu’à 4 heures du matin pour repartir ! Autrement dit, si j’avais atteint ce CP, si j’avais parcouru ces 3 ou 4 malheureux petits kilomètres, j’aurais pu avoir 3 ou 4 heures devant moi pour manger chaud, dormir et repartir. Comment ai-je pu me tromper à ce point ? Mais très vite, je me raisonne et ravale mon désarroi : ce n’est pas avec 3 gouttes d’essence qu’on fait le plein d’un réservoir. J’aurais peut-être pu me retaper en façade, mais certainement pas suffisamment pour finir les 26 kilomètres de cette étape, et encore moins pour enchaîner 42 kilomètres en plein soleil le lendemain. No regrets. Je m’enfonce dans mon duvet, tête calée sur mon sac-oreiller, et tente de trouver le sommeil au milieu des exclamations de ceux qui sont « encore en course »…

Le premier matin du monde

Je ne sais pas comment font les concurrents « normaux » pour se reposer dans ces conditions, mais entre les arrivées bruyantes, les flashs des frontales dans la gueule, les ronflements, les gens qui essaient de se motiver et ceux qui remballent pour repartir dans la nuit, faut vraiment être un extra-terrestre pour arriver à dormir. Peu avant 4 heures, un Anglais dans la tente à côté se met en mode « coach-instructeur de l’armée » pour ses copains, 2 ou 3 gars d’après ce que j’entends : « On est au CP4, le CP5 est dans 10 km. Après, 10 km encore pour le CP6. Et encore 6 km pour le bivouac. On peut le faire les gars, on peut le faire. Et si on ne le fait pas, c’est pas grave. Pas de honte les gars, pas de honte ! » « Yes ! », répondent en chœur les autres, comme une réplique de film de guerre, et je les entends partir dans la nuit, à la poursuite de leur quête. Le silence se fait autour de moi, et je sombre enfin dans un sommeil réparateur. Deux heures plus tard, j’entends des voix. J’ouvre un œil, il fait déjà jour, le staff s’active autour du campement : démontage des tentes, nettoyage du site, rangement, la vie continue. Je m’extrais de mon duvet, balaie la poussière de sable qui s’est incrustée partout et refais une dernière fois mon sac. Un membre de l’organisation vient me dire bonjour, avec une extrême gentillesse. « Prends ton temps, on part d’ici une heure environ. » Je le prends, fais quelques pas autour du campement, découvre les ruines du fort au pied duquel nous avons dormi, qui s’illuminent aux premiers rayons du soleil. Superbe spectacle de premier matin du monde. Je me sens bien, je monte au sommet d’une petite colline, me réchauffe au soleil, redescends au campement où, ô divine surprise, le staff m’invite à prendre un petit déjeuner. Un vrai ! Œufs durs, croissants, brioche, pain, jus d’orange, café. Je n’en crois pas mes yeux. Je mange un œuf, puis un second. Je sais qu’il faut que je fasse attention, réhabituer progressivement mon estomac, mais c’est trop bon. Même le carré de Kiri devient à cet instant un mets délicat… « C’est un fort hanté », me glisse un chauffeur de l’organisation, c’est pas bien de dormir ici. » Ah oui ? Ben tiens, je vais reprendre un Kiri du coup. Renaissance.

Convoi d’éclopés

Il est 8 heures pile lorsque le 4X4 nous dépose, Liza et moi, au bivouac que nous n’avons pas réussi à atteindre par nos propres moyens. Lisa est une petite Américaine, la cinquantaine, qui ne peut plus marcher. Pieds gonflés. Les docs lui ont découpé les chaussures hier, pour desserrer l’étau, mais c’était trop tard, elle a dû abandonner. Lorsque nous arrivons sous la tente administrative et qu’une responsable lui explique qu’il va falloir quitter définitivement le bivouac d’ici quelques minutes, elle craque et fond en larmes. Immédiatement, l’autre la prend dans ses bras et la berce avec tendresse. Émouvant. Vient mon tour, je signe également, récupère mon bracelet vert d’ « évacué » et suis dirigé vers le buffet de petit déjeuner où attendent les autres abandons du jour, une douzaine en tout. Un second petit déj ? Je prends. Je file ensuite à la tente des médias récupérer mon ordinateur, croise Greg Runner, mon compagnon de tente, l’embrasse, lui dis merde pour les autres, on s’attend à Ouarzazate, je mets les bières au frais les gars… Dur de se quitter ainsi. A 8h30 pétantes, nous montons dans les 4X4 qui doivent nous amener, 40 kilomètres de piste plus loin, à la route goudronnée, où nous attend un minibus, 5 heures de route, Ouarzazate, un hôtel, une douche, le retour sur terre. Un long trajet durant lequel on fait connaissance les uns les autres. Pourquoi tu as abandonné ? Pieds, et toi ? Energie, et toi ? Tendinite, en toi ? Globalement, les pieds sont les principaux responsables. Je discute un peu avec un Mexicain qui a eu le même souci d’alimentation que moi, mais très vite je m’endors, bercé par le ronron du moteur…

La règle des trois piliers

On le sait tous, une course par étapes réussie repose sur 3 facteurs déterminants : l’état de forme physique de départ, l’alimentation et la récupération. Si tu démarres fatigué, c’est mort. Si tu ne t’alimentes pas bien, c’est mort. Si tu ne récupères pas bien, c’est mort. Et les 3 sont, en plus, imbriqués. J’avais beau être parfaitement prévenu, j’ai tout de même fait 0 pointé sur 2 des 3 facteurs : l’alimentation et la récupération. Forcément, alors que je somnole dans le bus, je m’interroge sur mes erreurs. J’ai été sans doute un peu léger côté préparation, et ai été terrassé par une angine 10 jours avant le départ, mais je sais bien que la panne moteur ne vient pas de là. C’est lorsque j’ai préparé mon alimentation pour les 7 jours de course, à raison de 2000 Kcal obligatoires par jour, que j’ai merdé. J’ai lu pas mal d’avis sur Internet, décortiqué les menus qu’embarquent les meilleurs (qui sont, au passage, ambassadeurs des marques de nourriture lyophilisée), jonglé avec les problèmes de poids pour ne pas surcharger le sac, et j’ai oublié l’essentiel : la capacité de mon organisme, en plein désert, à assimiler ce que j’envisageais de lui donner pour le nourrir. Aucun organisme ne fonctionne de la même façon. Ce qui convient parfaitement à Rachid El Morabity ou Julien Chorier n’est pas forcément bon pour moi. Résultat : tout ce qui était trop compact ou trop sucré n’est pas passé. Mes habituelles barres amandes ? Rien à faire. Mes habituels gels coup de fouet ? A vomir. Les graines et autres noix de cajou ? A s’étouffer. Et je ne parle pas de la fameuse nourriture lyophilisée, mon vrai carnage. En dehors des pâtes carbo, suffisamment crémeuses, aucun plat n’est passé. Aucun ! Tajine, risotto, poulet, couscous, rien de rien. Trop dense, trop étouffant. Et je ne parlerai pas des crèmes au chocolat et autres mueslis… Mais difficile d’en tirer des conclusions. En discutant popote tous les soirs avec mes compagnons d’aventure, j’ai bien compris qu’aucun corps ne réagit de la même façon. L’un mangeait tous les jours exactement la même chose, l’autre variait les menus, un troisième ne jurait que par l’aligot, un quatrième mangeait des énormes barres d’effort bien compactes pendant sa course, là où je m’étouffais avec une simple amande. A force de m’interroger, j’ai même recueilli des conseils/astuces du type : pour savoir ce que ton corps peut assimiler dans le désert, entraîne-toi en testant tes plats lyophilisés dans un sauna. Ben tiens ? Et après avoir couru combien de temps ? Je ne sais pas, je ne sais plus. Mais une chose est sûre : la prochaine fois, je me méfierai…

Ainsi s’achève mon reportage live sur le 34e Marathon des Sables. En même temps que j’écris ces lignes, réfugié à l’hôtel des naufragés, je vérifie sur le live track : Rachid El Morabity va encore l’emporter, sans doute en raflant toutes les victoires d’étapes, avec quelques minutes d’avance sur son petit frère Mohamed. Rien de nouveau dans la galaxie des champions du MDS. Je vous donne rendez-vous d’ici un mois pour découvrir le récit sur le magazine, avec des conseils d’experts rencontrés sur la course. Ils arrivent certes un peu tard pour moi, mais peut-être vous donneront-ils des idées pour la prochaine édition, dans un an. Ce sera la 35e. Gros morceau en prévision.