En attendant la « longue »

Une semaine durant, vivez au jour le jour la course de Patrick Guérinet, rédacteur en chef de Coach Magazine, embarqué sur « la course la plus dure du monde », 227 km en 6 étapes en plein désert marocain en auto-suffisance alimentaire. Aujourd’hui, la troisième étape, chaud chaud chaud.

La tête ailleurs

Mardi, 5 heures du matin, on ne change pas de rythme. On ne va pas se mentir, ce matin, 90% des concurrents pensent à demain, départ de l’étape longue, 76 kilomètres dans un désert que l’on annonce brûlant. Le juge de paix. Alors forcément, les 37,5 « petits » kilomètres du jour, sans difficultés majeures, n’effraient pas grand monde sur le papier. Sauf Patrick Bauer, l’organisateur, qui nous rappelle de ne pas vendre la peau de l’ours (du désert?) avant de l’avoir tué. « Il va faire chaud, très chaud, n’oubliez pas les pastilles de sel, buvez, buvez, méfiez-vous ! » Perso, mon coup de mou d’hier m’a un peu travaillé, et je ne suis pas au top de la sérénité ce matin sur la ligne de départ. Encore une journée sans réussir à m’alimenter, et je terminerai dans l’hélico sanitaire, rapatrié médical. Heureusement, l’anniversaire d’un de mes collègues de tente, Gregory, alias Greg Runner sur les réseaux, 37 ans au compteur, permet de nous distraire un peu, et de se promettre un bel apéro pour le soir (à l’eau, bien sûr!). La fête, quoi !

Tous devant et moi derrière

On ne va pas se mentir, il y a un monde entre mes compagnons de tente et moi. Un monde d’entraînement et de courses entre eux et moi : ils ont pratiquement tous déjà bouclé un UTMB, couru sur longue distance dans le désert, dont le MDS pour 2 d’entre eux, là où j’arrive péniblement à enquiller 2 petits entraînements par semaine. Avec du dénivelé, certes, mais qui ne sert pas à grand chose dans le désert. Bref, après une première étape où j’ai vraiment couru, et une seconde étape où j’ai vraiment sombré, j’ai pris la décision de jouer l’économie et de rejoindre le club des marcheurs à vive allure. Plus question de s’arracher pour gagner quelques places, l’objectif devient de tenir la distance, de gérer l’effort et de trouver des solutions pour m’alimenter. N’oublions pas qu’il reste encore… 162 km à parcourir pour être finisher. Une immense traversée du désert…

Un peu de dunes pour démarrer

Une fois le brief de l’organisateur fini et les fauves lâchés, mon cerveau se met à cogiter grave. Pour la première heure de course, moitié en courant, moitié en marchant rapidement, pas de souci. Vient ensuite un petit massif de dunes, 3 kilomètres seulement, une paille par rapport aux 13 de la veille. Donc jusqu’au Check Point 1, à 10 kilomètres du départ, je gère. Mais c’est après que je dois résoudre ce p***** de problème d’alimentation. Le Marathon des Sables étant une course en autosuffisance alimentaire, je n’ai pas 36 solutions : ce que je peux manger est dans mon sac. Autrement dit, dans ma ration du jour, j’ai encore des gels et des barres d’amandes, les mêmes que celles que je n’ai pas pu avaler hier. Quoi d’autre ? Un taboulé pour la récup d’après course, une compote de pommes, des pâtes carbo et une crème au chocolat pour ce soir, le tout lyophilisé, bien sûr. Dans le genre carte de resto, ça fait maigre. Mais plus j’avance, plus je me dis que je ne tiendrai pas 37 kilomètres. Et une fois de plus, la perspective de gel caramel beurre salé m’écœuvre avant même de l’ouvrir. Autant j’adore ça en course de montagne, quand il fait frais, autant en pleine chaleur, ce truc pâteux dans la bouche, c’est pas possible.

C’est par où la mer ?

Même s’il n’y a pas de grand massif de dunes, le sable reste omniprésent sur l’étape. Et dans mes chaussures, je sens qu’ERDF est en train de construire une super centrale électrique, mes 3 ampoules du matin ayant décidé de faire des bébés. Dans l’effort, la douleur est supportable, mais au moindre arrêt, repartir est un calvaire. Bon, la solution est simple : ne pas s’arrêter. Sauf que je ne peux pas. J’ai même fini par établir une stratégie totalement différente de la veille : profiter des deux prochains check points, le 2 au 22ème kilomètre et le 3 au 32ème, pour faire des pauses-repas. Carrément. Au menu, compote pour le CP2, taboulé pour le CP3. C’est pas ça qui va me faire arriver tôt, mais au moins je devrais avoir le ventre plein…

CP, les lettres du bonheur

And the winner is… mon estomac ! Inutile de faire durer le suspense plus longtemps, je pense avoir trouvé la bonne stratégie : Quinze minutes d’arrêt par CP, et c’est le bonheur assuré. Enfin, le bonheur… Il fait toujours 40° minimum au soleil, avec des passages sans vent terribles de chaleur, mais l’estomac plein, la machine à mettre un pied devant l’autre fonctionne mieux, et les kilomètres défilent, lentement mais inexorablement. Tant est si bien que je rallie l’arrivée dans un état de forme respectable, encourageant pour demain. Il ne me reste plus qu’à soigner mes pieds, rejoindre les copains pour arroser à l’eau minérale les 37 ans de Greg, préparer mon coin nuit, mon repas, et réfléchir à ma stratégie pour demain. Car les 80 d’un coup, je ne les ai pas dans les pattes, c’est sûr. Que faire ? Vous le saurez d’ici 48 heures, car même en allant très vite (ce que je ne peux pas faire), impossible d’arriver demain soir pour poster mon article. Je vais passer la nuit dehors, c’est sûr… Les ciels étoilés du Maroc sont fabuleux. C’est toujours ça de pris.

A suivre…